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Elle arriva comme un songe venu du Sud, haute et silencieuse, portant avec elle le parfum des rives du Nil et la promesse d’un monde lointain. La girafe offerte à Charles X par Méhémet Ali — que l’on nommera plus tard Zarafa — fut la première de son espèce à fouler la terre de France depuis des siècles. De 1827 à 1845, elle vécut à Paris, dans la ménagerie du Jardin des Plantes, observée, admirée, presque vénérée par une foule qui n’avait jamais vu pareille créature.
Ce présent extraordinaire n’était pas un simple caprice exotique. Méhémet Ali, vice-roi d’Égypte ottomane, l’avait voulu comme un geste diplomatique, un trait d’union vivant entre les puissances européennes. Trois girafes furent ainsi envoyées aux souverains les plus influents de l’époque : François Ier d’Autriche, George IV de Grande-Bretagne, et Charles X, roi de France. Depuis la girafe offerte aux Médicis en 1486, l’Europe n’en avait plus contemplé.
L’idée de ce cadeau singulier naquit dans l’esprit de Bernardino Drovetti, consul de France en Égypte, soucieux d’entretenir l’amitié entre les deux nations dans un contexte politique troublé, alors que la guerre d’indépendance grecque ébranlait l’Empire ottoman. Méhémet Ali lui-même avait reçu l’animal des mains de Mouker Bey, seigneur du Soudan, comme si Zarafa avait été destinée, dès sa naissance, à traverser les mondes.
Née au début de l’année 1825, la jeune girafe quitta l’Afrique pour la France par la mer. Elle aborda à Marseille le 14 novembre 1826. Mais c’est à pied, dans une lente procession presque biblique, qu’elle gagna Paris à partir du 20 mai 1827 : huit cent quatre-vingts kilomètres en six semaines. Elle avançait paisiblement, escortée de gendarmes à cheval, suivie d’un chariot de bagages, guidée par Geoffroy Saint-Hilaire, directeur du Jardin des Plantes. Deux vaches l’accompagnaient, dont elle buvait le lait et qu’elle suivait comme des compagnes familières.
À son arrivée à Paris, le 30 juin 1827, la ville s’émerveilla. Zarafa devint aussitôt une attraction majeure. En quelques mois, plus de six cent mille curieux vinrent la contempler, levant les yeux vers ce cou interminable qui semblait relier la terre au ciel. Elle participa même à l’essor du quartier du Jardin des Plantes, tant son pouvoir d’attraction était grand.
Mais la fable eut une fin mélancolique. Après dix-huit années passées en France, Zarafa mourut le 12 janvier 1845, victime d’une tuberculose bovine causée par le lait de vache qu’elle consommait quotidiennement. Son corps fut naturalisé, et elle repose aujourd’hui dans les collections zoologiques du Muséum d’histoire naturelle de La Rochelle, ultime témoignage de son incroyable voyage.
Son passage a aussi laissé une trace dans l’art. En 1831, le peintre Jacques-Raymond Brascassat immortalisa l’événement dans une huile sur toile intitulée Passage de la girafe à Arnay-le-Duc. Exposée au musée des Beaux-Arts de Beaune, cette œuvre, peinte de mémoire ou d’après des croquis, fixe à jamais l’instant où l’extraordinaire traversa le quotidien.
Ainsi fut Zarafa : diplomate sans paroles, voyageuse involontaire, merveille vivante — une histoire à hauteur d’homme… et bien au-delà.